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Notre société nage en plein paradoxe. Elle est coincée dans un décalage, un fossé entre la progression spectaculaire de l'espérance de vie et les croyances figées, voire régressives quant au vieillissement et à la vieillesse. Compte tenu de l'augmentation marquée du nombre d'aînés, particulièrement ceux du quatrième âge, il aurait été légitime d'espérer qu'émergent de nouvelles attitudes, de nouvelles croyances face à la vieillesse. Or, un travail colossal reste à faire dans ce domaine.
Nombre d'études montrent en effet que l'idée même de la vieillesse génère encore et toujours une certaine ambivalence, si ce n'est un véritable malaise. Pour preuve, le nombre de stéréotypes négatifs sur la base de l'avancement en âge dépasse largement celui des croyances positives : le vieillissement est implicitement associé à la maladie, à la laideur, à la confusion, à la dépression, pour ne nommer que quelques-unes de ces idées préconçues. Au travail, le vieillissement est mis en relation inverse avec la productivité et la compétence. Est-il besoin de préciser que nous sommes ici dans des univers de « représentation » et que ces présupposés liens entre « avancement en âge et déclin sous toutes ses formes » n'ont certes jamais été démontrés. Pourtant, cette manière d'aborder le vieillissement est toujours très répandue, trouvant écho notamment dans les canaux médiatiques (par exemple, combien de fois peut-on lire ou entendre que les personnes âgées sont responsables de l'engorgement des salles d'urgence !). Les sources et les raisons qui sous-tendent ce modèle du vieillissement dépassent l'objet du présent texte en ce qu'elles exigent une réflexion philosophique. Ce faisant, c'est aux conséquences d'un tel modèle du vieillissement que nous nous attarderons. Les préjugés et attitudes âgistes s'inscrivent au premier plan de ces conséquences. Robert Butler, un chercheur américain, a été le premier à conceptualiser le terme âgisme, référant aux stéréotypes et à la discrimination fondée sur l'âge. En outre, l'âgisme serait le troisième grand « isme » de nos sociétés, après le racisme et le sexisme ; à la différence cependant que l'âgisme s'inscrirait de manière pernicieuse et sournoise dans le tissu social et ce, sans être reconnu, voire même dénoncé. Les manifestations concrètes de l'âgisme sont nombreuses et multiples : c'est, par exemples, la distance (physique et/ou psychologique) qu'un individu instaure avec un aîné pour marquer la différence entre son univers d'appartenance (apparemment favorisé) et celui (apparemment défavorisé) de l'aîné. Plusieurs études ont démontré que cette stratégie âgiste de distanciation se manifeste dans le cadre d'une relation d'aide, notamment d'une relation de soins. L'âgisme se manifeste aussi au travail : ainsi, les croyances relatives au travailleur vieillissant font en sorte que celui-ci est bien souvent le premier à faire les frais des restructurations et qu'il est la cible de pratiques d'exclusion et ce, dès l'âge de 45 ans.
Que ce soit dans la population générale ou dans des microsphères comme le travail, l'âgisme exerce un effet dénigrant sur l'individu qui en est l'objet. Plusieurs études ont en effet montré que les attitudes âgistes ont pour effet d'assombrir l'estime de soi. Plus encore, l'âgisme conduit un individu, lentement mais sûrement, vers une forme de désengagement psychologique puis effectif. C'est ainsi qu'un travailleur vieillissant qui perçoit être l'objet de préjugés âgistes opte pour une retraite anticipée, faussement qualifiée de « volontaire »….De la même façon, l'aîné envers qui des préjugés âgistes (infantilisant et/ou contrôlant) sont manifestés risque d'intérioriser de tels préjugés et renforcer par le fait même des comportements de dépendance. Nous sommes ici coincés dans la logique implacable du cercle vicieux : lorsqu'un aîné se désengage des différentes sphères sociales, il confirme en quelque sorte les stéréotypes négatifs sur le vieillissement. Et c'est ici que l'effet Pygmalion prend ici tout son sens. En outre, l'âgisme est non seulement dommageable pour l'aîné mais c'est aussi l'ensemble de la société qui risque d'en absorber les coûts : le désengagement des plus vieux prive les autres groupes d'âge d'expertise et d'expérience acquise.
Nous sommes à un point tournant de l'histoire où le nombre d'aînés surpasse (et surpassera) celui des plus jeunes. Il faut donc saisir l'occasion pour faire changer les mentalités face au vieillissement, non pas de manière superficielle mais en profondeur. Il ne s'agit surtout pas de nier le vieillissement mais plutôt d'aller au-delà d'un discours n'accordant à ce processus que l'unique représentation d'un déclin généralisé. Reconnaître que l'âgisme existe et qu'il est le véhicule de transmission par excellence d'une telle représentation est en ce sens, un point de départ essentiel. D'autant que d'une telle prise de conscience, on peut espérer qu'émerge un nouveau modèle de la vieillesse désancré de celui de la jeunesse. Un modèle qui donne aux aînés leur pleine valeur ajoutée à toute société.